Quand la paroisse de Saint-Martin accueillait les réfugiés d’Acadie

La vie des inconnus est souvent aussi extraordinaire que celle des hommes célèbres. Voici la saga d’Elizabeth TERRIOT, qui vint s’installer en notre bonne paroisse de Saint-Martin, il y a 250 ans.

 

Elizabeth TERRIOT est née loin d’ici, de l’autre côté de l’Atlantique, en novembre 1750 (ou en 1752, suivant les sources), dans la petite paroisse de Saint-Joseph-de-la-Rivière-aux-Canards, en Acadie, près de Grand Pré, au fond de la baie de Fundy. C’est le quatrième enfant (sur cinq) de Cyprien TERRIOT et de Marguerite LANDRY. L’arrière grand-père de Cyprien, Jehan TERRIOT, natif vers 1601 de Martaizé, dans la Vienne, est venu s’installer vers 1635, avec son épouse Perrine RAU, elle aussi de Martaizé, dans ce « Nouveau Monde », si prometteur.

Les Acadiens

Les Acadiens sont des colons français installés depuis 1604 en Acadie. En 1713, à la suite de la signature du traité d'Utrecht, qui met fin à la guerre de Succession d'Espagne une partie de l'Acadie passe sous domination britannique et est renommée Nouvelle-Écosse. En 1715, les Acadiens signent un serment d'allégeance conditionnelle, où ils décident de rester neutres en cas de conflit avec la France. Mais les anglais n’auront de cesse de leur demander de prêter un serment d'allégeance inconditionnelle, c’est-à-dire de servir dans l’armée anglaise. Et on leur reproche leurs liens avec les indiens Micmacs, qui freinent la colonisation anglaise. En 1754, le nouveau gouverneur, Charles Lawrence, moins conciliant que ses prédécesseurs, fait approuver par le gouvernement britannique la politique selon laquelle les Acadiens qui refusent le traité d'allégeance n'auront pas le droit de propriété. En juin 1755, les anglais s’emparent de fort Beauséjour, lors de la French and Indian War. La guerre de Sept Ans a de fait commencé.

Le Grand Dérangement

Le cauchemar commence pour les Acadiens et en particulier pour les 2 100 habitants du bassin des Mines. Le 19 août 1755, le lieutenant-colonel John Winslow du Massachusetts arriva à Grand-Pré avec environ 300 soldats provinciaux de la Nouvelle-Angleterre. Le 4 septembre il ordonna que tous les hommes et les garçons âges de 10 ans et plus de la région se présentent à l’église le lendemain à trois heures de l’après-midi pour une annonce importante. Le 5 septembre, 418 Acadiens de sexe masculin affluèrent donc à l’église de Grand-Pré désormais entourée d’une palissade et contrôlée par des hommes armés pour entendre l’annonce. Une fois les hommes rassemblés à l’intérieur de l’église, Winslow demanda à des interprètes qui parlaient le français d’annoncer aux habitants rassemblés qu’ils allaient ainsi que les membres de leur famille être déportés. « vos terres et vos logements, votre bétail et votre cheptel de tout genre, sont confisqués par la Couronne avec tous vos autres effets, sauf votre argent et vos biens meubles, et que vous-mêmes vous serez déportés hors de cette province ». Du fait de la pénurie de navires, les hommes et les garçons durent passer plus d’un mois emprisonnés soit dans l’église Saint-Charles-des-Mines soit à bord des bateaux ancrés dans le bassin des Mines avant que le reste de la population soit aussi entassé à bord des navires. Le convoi partit du bassin des Mines à destination de la Pennsylvanie, de la Virginie, du Maryland, du Connecticut et du Massachusetts, tandis que les fermes et les églises étaient incendiées. La même scène se répéta dans les autres villages acadiens. Dans les années qui suivirent, après la chute de Louisbourg en 1758, quelque 4000 réfugiés acadiens de l’Île Royale (Cap-Breton) et de l’Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) furent déportés directement en France car ils étaient sujets français. Mais nos acadiens de Nouvelle Ecosse sont eux sujets anglais et doivent être répartis dans les colonies anglaises.

 

Lecture de l'ordre de déportation, tableau de Charles William Jefferys -
Peinture de la lecture de l'ordonnance d'expulsion acadienne par le colonel Winslow dans l'église paroissiale de Grand-Pré, 1755.

 

L’odyssée d’Elisabeth

On trouve le nom d’Elisabeth dans la liste réalisée par le capitaine anglais John Winslow le 15 septembre 1755 alors que un demi millier d'acadiens (hommes et garçons) sont détenus dans l'église de St Charles-des-Mines (son père Cyprien fait des partie des détenus). En octobre 1755, elle est embarquée avec ses parents, ses deux frères (le plus jeune âgé d’un an décède dans l’année) et ses deux soeurs, oncles et tantes, en direction de la Virginie. Mais certains gouverneurs des colonies anglaises d’Amérique refusent que débarquent chez eux ces rebelles français, papistes de surcroit. Le 15 novembre, le gouverneur de Virginie, Robert Dinwiddie, écrit au ministre du Commerce pour l'informer que plus de mille Français neutres de Nouvelle-Écosse sont arrivés à Williamsburg et lui faire part de son embarras et de son mécontentement. Pour Dinwiddie, ces acadiens sont des ennemis car français, catholiques et alliés aux indiens de Nouvelle Ecosse qui se battent contre les Anglais. Les conditions de nos exilés sont bien sûr déplorables. La tante Madeleine décède en Virginie en 1755 à 42 ans. En mai 1756, le gouverneur fait embarquer ces Acadiens vers l'Angleterre, dont les autorités ne sont pas prévenues : ce seront des marchands des colonies qui alerteront les Anglais de "l'arrivée prochaine d'un très grand nombre de Français neutres".

Le meurtrier séjour en Angleterre

En mai 1756, Elisabeth et sa famille sont embarqués sur le Fanny Bovey en direction de Falmouth où ils accostent le 18 juin 1756. Au total, ils sont 204 acadiens à arriver à Falmouth, les autres (plus de 800) ont été envoyés vers Bristol (19 juin), Portsmouth (23 juin) et Liverpool (16 juin). Dès l'arrivée des acadiens en Angleterre, ils sont frappés par une épidémie de variole suivie d'un hiver très rigoureux. C’est l’hécatombe. L’oncle Jean Baptiste décède à 47 ans en août, la tante Marie Josèphe à 49 ans et l’oncle Charles à 34 ans en octobre, l’oncle Pierre à 42 ans en novembre, le père Cyprien à 38 ans en décembre. Et la mère, Marguerite Landry décède à 40 ans en février 1762, toujours à Falmouth. Elisabeth reste seule à 12 ans, avec son frère Pierre, 20 ans et ses soeurs Marie 17 ans et Marguerite 14 ans. Les Acadiens ont l'interdiction de travailler, mais reçoivent une allocation de subsistance de 6 sous par jour (3 sous pour les enfants de moins de 7 ans). Ils restent jusqu'en 1763 en Angleterre, jusqu'à ce que la paix soit signée entre le France et l'Angleterre.

L’arrivée à Morlaix

Le 26 mai 1763, Elisabeth , son frère, ses deux soeurs et 155 autres acadiens embarquent sur La Fauvette commandée par le Sieur Gourau, en direction de Morlaix, où la population accueille chaleureusement ces victimes des ignobles « saozons » (anglais en breton). D'abord hébergés chez des particuliers et dans des casernes, recevant une allocation dans les premiers temps, un bon nombre de ces acadiens vont faire souche et s'intégrer dans la vie morlaisienne. Un certain nombre vont tenter l'implantation à Belle Isle en Mer qui leur est proposée, où on leur attribue des terres. Mais beaucoup déchantent car la vie sur l’île est très rude, et certains retournent à Morlaix tandis que d’autres vont chercher à rejoindre l'Amérique. C'est le cas de Pierre, le frère d'Elisabeth, qui finira sa vie en Louisiane après avoir transité par Nantes et le Poitou. Ces acadiens installés près de la Nouvelle-Orléans seront appelés les cajuns. A Morlaix, la plupart des hommes trouvent à s’embarquer comme marins sur les navires de commerce en temps de paix et sur les corsaires en temps de guerre, où leur motivation à courir sus à l’anglais est très appréciée.

Elisabeth se marie

Notre Elisabeth fait la connaissance du beau Jean Nicolas ANTHON, capitaine de marine marchande, et aussi de corsaire, fils du célèbre Nicolas ANTHON, alors décédé, qui était l’un des plus redoutables corsaires de Morlaix, et écumait la Manche et la mer d’Irlande sur la non moins célèbre « Comtesse de la Marck ». Les deux jeunes gens se marient le 14 janvier 1777, en la paroisse de Saint-Martin. Ils auront six enfants, Marie Perrine Rose (1777-1801), Marie Anne Elisabeth Victoire(1780-1780), Toussaint Nicolas (1781-1802), enseigne de vaisseau décédé à Saint-Domingue lors de l’expédition du général Leclerc probablement de la fièvre jaune qui fut la cause du décès des deux tiers des hommes du corps expéditionnaire, Elisabeth Françoise Nicole (1785-1853), dont nous reparlerons, Jean Marie Louis (1787-1796), et Marie Angèle (1789-1831) qui épousera Olivier Salaun, capitaine au long cours. Jean Nicolas Anthon, suivant l'exemple de son père, fait parler de lui durant la guerre d'indépendance américaine. En août 1778, alors commandant le corsaire La Bretagne, Jean Nicolas Anthon et son équipage doivent affronter une attaque du navire anglais L'Honnête. Le navire est pillé alors que la guerre entre la France et l'Angleterre est certes déclarée depuis le 10 juillet 1778 mais les capitaines corsaires ne purent obtenir des lettres royales autorisant la course qu'après le 22 septembre. Il commande ensuite le Comte de Guichen (armateurs Jean Diot de Morlaix et John Torris de Dunkerque), superbe goélette à clins de 70 tonneaux, 12 canons de 4, 4 obusiers de 4, 10 pierriers, équipage de 70 hommes, américains, irlandais, acadiens, portugais, et français. Il préfère prélever des rançons sur les navires de commerce anglais, plutôt que de les ramener à Morlaix pour procéder à leur vente. Cette stratégie permet ainsi de collecter plusieurs rançons lors de la même croisière, et de ne pas diminuer la capacité offensive de son bâtiment. De plus, dans cette petite flaque d’eau qu’est la Manche, tout le monde finit par se connaître. Et un navire anglais de commerce qui voit s’approcher le Comte de Guichen sait qu’il s’en sortira en signant une reconnaissance de dette (qui sera payée par l’armateur) et pourra continuer sa route. Quel capitaine et équipage risquerait alors sa vie pour protéger le compte en banque de son patron ? Son second est l’américain Nathaniel Fanning qui participa au sanglant combat que connait tout écolier d’outre-atlantique opposant le Bonhomme Richard du célèbre John Paul Jones à la frégate anglaise Serapis, et qui décrira ces évènements dans ses mémoires. Fanning reproche sa prudence à Jean Nicolas, car les ordres de Benjamin Franklin, qui pilote ces opérations, sont de faire le maximum de prisonniers, pour pouvoir les échanger contre des prisonniers américains. Mais les deux hommes s’entendent bien malgré cela. Le Comte de Guichen est capturé le 4 mai 1781 par la frégate anglaise Aurora de 28 canons du capitaine Henry Collins. Les marins irlandais James Sweetman, premier lieutenant, et Matthew Knignt, pilote, sujets anglais, sont condamnés à mort par le tribunal de l’Amirauté et exécutés. Jean Nicolas Anthon et Fanning sont retenus en prison près de Falmouth. Mais ils rentrent rapidement en France suite à un échange de prisonniers. Basé à Dunkerque, Jean Nicolas reprend avec succès la guerre de course à la tête de l'Eclipse, avec Fanning qui la commandera ensuite, puis revient à Morlaix, dans la marine marchande, à bord de La Laitière. Hélas, Jean Nicolas décède le 24/04/1790 en la paroisse de Saint Martin à l’âge de 42 ans. Elizabeth décède le 25/10/1831 dans la paroisse de Saint-Martin, rue Villeneuve, à l’âge de 80 ans.

Sa descendance

Sa fille Elisabeth épouse le 17/03/1819 à Morlaix le capitaine au long cours Laurent Marie HOMON (de) KERDANIEL, issu de la riche famille HOMON, papetiers et négociants. Hélas, la fin de l’union est tragique. Lors d’une promenade le soir, le couple se dispute, et Elisabeth revient seule. Le lendemain 16 décembre 1838, Laurent Marie est retrouvé noyé, près de la fontaine du Styvel, quai de Tréguier, à Morlaix. Un accident. Leur fille Marie Elisabeth se marie le 21 octobre 1839 à St Martin des Champs, avec Simon François Marie Le Febvre (1811-1871), employé des Ponts et Chaussées. Leur petit-fils, Charles Joseph Simon LE FEBVRE (10/01/1867- 22/01/1927) sera maire de Morlaix de 1908 à 1912 (photo ci-dessous).

Beaucoup de Morlaisiens et Saint-Martinois ignorent qu’ils ont des ancêtres acadiens. Si vous vous appelez Aucoin, Babin, Boudrot, Bréau, Daigre, Dugas, Dupuis, Granger, Hébert, Landry, Le Blanc, Levron, Mélançon, Petitot, Piriou, Richard, Robichaud, Terriot, Trahan, vous avez surement des racines du côté de la Rivière-aux-Canards.